25 février 2006
Call of Cthulhu
Je m'en souviens comme si c'était hier. Je rouillais dans mon bureau,
laissant les factures s'accumuler et mon nom disparaître dans les
bas-fonds de la Grosse Toile. Le Neo Romantisme, bien connu de l'élite
nantie du coin, je n'en suivait plus vraiment les principes et me
laissait sombrer dans un cynisme certes fort à propos, mais qui me
paraissait de plus en plus véridique au fil des jours. Le mouvement
n'allait pas mourir dans un dernier baroud d'honneur mais plutôt dans
un lent et banal cancer.
Et c'est là que tout est reparti. Ça a commencé un soir de février, froid et humide. Sur mon bureau recouvert de journaux perimés, je somnolais tranquillement quand ce petit bout de femme est entré. Elle apportait assez peu finalement, juste un simple paradoxe à étudier. J'avais plus rien à me mettre sous la dent depuis des semaines, que dis-je, des mois, alors j'ai sauté sur l'occasion. L'affaire nécéssitait de revoir l'intégralité de mes cas précédents pour avoir un semblant de début de commencement de réponse.
C'est
comme ça que je me suis lancé dans un grand ménage de printemps. J'ai
dépoussiéré les dossiers, nettoyé les classeurs, délogé quelques
familles de souris, d'araignées et une curieuse civilisation
post-industrielles de blattes qui avait élu domicile sous l'armoire. En
éliminant au burin la crasse qui recouvrait la porte, j'ai vu ressurgir
cet intulé : "KKW and Co. Looser intégral". Le bon vieux temps
remontait dans l'air comme la quatrième bouteille de vodka remonte le
lendemain d'une cuite. Voire le soir même.
Enfin bref, une fois que
tout ce polissage précieux fut expédié, je m'aperçus un peu tard que la
cliente était encore là... Tant pis, on est plus à ça près. M'excusant
pour les tergiversations, je me mettais au boulot.
Le paradoxe était
évident et connu de tous mais pourtant personne n'avais pris la peine
de se pencher dessus. Qu'est ce qui pousse le neo romantique moyen a se
lancer dans de grands efforts amoureux infructueux ? Même si la
carotte, le Saint-Graal à atteindre miroite comme une bouteille de
whisky chez les AA, le pas à franchir est un réel Everest d'audace
sociale pour un neo romantique coincé et maladroit. Et c'est là
justement que se cache le moteur, la force qui fait avancer ces pauvres
victimes du Destin(avec un grand D comme dans Eugénie, merci la
Picardie). Ce qui fait marcher le neo romantique, c'est la trouille.
Attention, pas la peur de l'inconnu ou la terreur sourde justifiée. La
trouille toute bête de se retrouver dans une situation parfaitement
prévisible, parfaitement paramétrable, parfaitement incontrôlable et
parfaitement ridicule. Parfaitement trouillisante quoi. Cette état
mental, qu'on pourrait avantageusement comparer au trac des comédiens
et de façon plus réaliste à un déréglement hormonal, déclenche un rush
d'adrénaline qui électrise la victime trouillisée. Et cet effet pousse
le neo romantique à s'accrocher, à aller de plus en plus loin, à
espérer un dernier miracle au dernier moment... Bref, à suivre tous les
beaux axiomes qui font de ce mouvement un machin-chose
philosophico-religieux unique.
Le paradoxe était résolu, il suffit
de donner une pichenette sentimentale à un neo romantique pour le
lancer dans un abîme de démélés amoureux tous plus ridicules les uns
que les autres, le plus souvent au détriment de l'élu(e) du moment.
Je
reposais l'épais trieur dans lequel mes conclusions étaient
soigneusement rangées. La cliente serait contente. Le soleil perçait la
couche de nuage épaisses qui stagnait au dessus de mes locaux et pour
la première fois depuis des mois, je me surpris à sourire dans ce
bureau plus si décati. Un sentiment bien connu m'habitait, une légereté
bienvenue...
...back in business.
